Lang- und Plattkofel, Seiseralm

Pourquoi parle-t-on allemand dans cette région d'Italie?

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Le 20ème siècle, un siècle de difficultés, d'angoisses et de turbulences en Südtirol / Alto Adige / Haut-Adige

Le Tirol faisait partie de l'Autriche depuis 500 ans lorsque, à la fin de la Guerre de 14-18, les Alliés décident de diviser la région en deux et d'en donner à l'Italie la partie sud avec une population de 250.000, créant ainsi une frontière sur le Brenner.

Comme le plan de paix ne prévoyait pas l'autonomie ni la protection des minorités, les Fascistes de l'Italie des années 20 se sont lancés dans l'italianisation de la population germanophone en renvoyant le personnel de la fonction publique remplacé aussitôt par des italiens.

L'identité d'un peuple étant représentée par sa langue, des mesures ont été prises par étapes pour prohiber l'utilisation de l'allemand dans l'administration, dans toutes les démarches officielles, dans la presse et par la suite dans les écoles.

Cette dernière mesure a entraîné la création d'écoles germanophones "catacombes", c'est-à-dire clandestines, qui ont fonctionné à partir des années 20 et jusqu'en 1940. Des difficultés se présentaient aux enfants concernés, d'une part, par la charge de travail supplémentaire et, d'autre part, par les contradictions avec les thèmes et textes étudiés dans les écoles italiennes.

En ce concerne les noms de lieux allemands, Ettore Tolomeï (journaliste italien et nationaliste) a entrepris la tâche herculéenne de les modifier tous. Sa tactique était de prendre comme base les noms latins éventuels et de les modifier, sinon il traduisait simplement la signification d'un nom en italien ou, en dernier recours, il transcrivait le son de façon à être prononçable par un italophone.

Des italiens du sud ont été encouragés à émigrer vers cette région afin de modifier les proportions puisque les germanophones tardaient à devenir "de bons italiens".

Pour ces émigrés du sud, une zone industrielle a été créée autour de Bozen/Bolzano. Afin de compenser le non-sens géographique de ce choix, des tarifs préférentiels ont été consentis pour le transport de matériaux et de marchandises par les chemins de fer.

Jusqu'en 1938 existait l'espoir que le Südtirol soit rendu au monde germanophone en guise de "cadeau de mariage" entre Hitler et Mussolini mais Hitler a proclamé avec force que la frontière était sur le Brenner, sacrifiant ainsi le Südtirol à l'alliance avec l'Italie.



Un nettoyage ethnique de la population indigène

Vient ensuite l'épisode certainement le plus douloureux de ce siècle déjà difficile pour la population de Südtirol. En effet, l'Allemagne et l'Italie décident de la transplantation de la population à un autre endroit qui serait spécifié à une date ultérieure, en d'autres termes "un nettoyage ethnique". La population allait devoir opter soit de rester tout en renonçant à sa langue et sa culture, soit de quitter le territoire.

L'Allemagne prévoyait probablement d'utiliser cette population germanophone dans une zone tampon à conquérir à l'est tout en exigeant de l'Italie une compensation financière, que l'Italie était prête à payer jusqu'à un certain point pour les biens délaissés par les émigrés.

L'avantage pour l'Italie c'est qu'elle pensait se débarrasser des éléments perturbateurs ainsi que de certains employés qui pourraient facilement être remplacés par des italiens du sud. Elle n'avait certainement aucune intention de renvoyer les paysans des montagnes comprenant aisément que les italiens ne les remplaceraient pas et que le territoire serait ainsi délaissé. Même si certains en Italie adhéraient au principe du "droit de la nation qui prend précédence sur le droit de domicile", l'Italie ne souhaitait probablement pas dépasser un certain niveau financier pour obtenir ce territoire qui lui avait tout de même été donné gratuitement en 1918.

L'élément nazi pur et dur contenu dans le principal parti politique de Südtirol, d'abord contre le plan, a ensuite tout fait (campagne de persuasion, propagande, terreur) pour convaincre la population de voter en faveur de l'émigration. Il se peut que d'autres membres du parti prévoyaient qu'un résultat massif en faveur de l'émigration ferait réfléchir Hitler qui, ensuite, déciderait de ré englober le territoire dans le monde germanophone.

Une rumeur persistante, d'origine inconnue, circulait selon laquelle les non-émigrants seraient relocalisés de force en Sicile, en Abyssinie ou, en tout cas, "au sud du Pô".

Il faut se replacer à cette époque, bien avant internet(!) et après 20 années de difficultés exceptionnelles pour cette population rurale, germanophone et attachée à ses traditions, pour comprendre ce qui les a poussé à voter à 86% (quand même) le départ de leurs terres ancestrales pour devenir citoyens de la Grande Allemagne avec la promesse d'être relocalisés quelque part "en un seul groupe unifié".

75.000 sont effectivement partis mais le mouvement s'est essoufflé lorsqu'on s'est aperçu qu'aucun territoire n'avait été sélectionné malgré les rumeurs d'une relocalisation en Alsace Lorraine, puis en Bourgogne ou bien en Crimée.

En 1943 vient le renversement de Mussolini et dans la foulée l'Italie se range du côté des Alliés. Südtirol pense que le jour de libération est arrivé puisque les régions de Trentino, Bozen et Belluno avaient été organisés en une seule région de la République sociale de Salò gouvernée par Mussolini après son renversement en tant que Duce. L'administration était distincte et de plus en plus sous le contrôle des allemands.

Toutefois, à la fin de la guerre 39-45, les Alliés avaient le souci d'éviter l'humiliation de l'Italie qui souhaitait maintenir la frontière sur le Brenner. De plus, ils prévoyaient le danger d'un contrôle de l'Autriche par les russes et, plus spécialement, la question de la zone industrielle autour de Bozen/Bolzano ainsi que les centrales hydro-électriques de Südtirol qui fournissaient en électricité une bonne partie de l'Italie du nord, équipements qui pourraient tomber aux mains des soviétiques.

Il y avait une telle antipathie entre l'Autriche et l'Italie que ces deux Etats n'arrivaient pas à négocier. Finalement c'est les alliés qui ont opté pour une souveraineté italienne de la région de Bozen/Bolzano assortie de garanties d'une certaine autonomie.

En 1946 le Traité de Paris donnait des droits égaux aux populations germanophone et italophone concernant l'emploi, la fonction publique, la langue; les écoles et noms allemands étaient autorisés ainsi que le commerce avec le Tirol autrichien. Toutefois en 1947, ne tenant pas compte de ce traité, l'Italie a créé la région autonome de Trentino - Alto Adige. De cette façon, elle a lié de force le Südtirol à la région de Trentino qui avait une population italienne bien au-delà de la population de Südtirol. En même temps, il a fallu redonner la nationalité italienne aux 150.000 optants, c'est-à-dire les personnes qui avaient en 1939 accepté le fait de quitter le Südtirol et qui se trouvaient maintenant "sans papiers" sur leur terre d'origine. Ces personnes étaient donc dans l'impossibilité d'obtenir un emploi, de se marier, ou de voter mais malgré cela il a fallu attendre encore plusieurs années avant l'attribution de ces documents d'identité. A tous les niveaux le harassement de toute la population germanophone a continué.



Le " Package " créé en 1969 mais seulement mis en place deux décennies plus tard

Les immigrants de l'Italie du sud affluent après la guerre. Circulait le chiffre de 60.000 arrivants pour les années 1946-52 et la construction de logements sociaux a été renforcée. Ce chiffre a probablement été exagéré pour soulever la crainte que l'Italie donne l'autonomie à Südtirol seulement lorsque les italophones auraient atteint le chiffre de 51% de la population.

En 1957 la manifestation de 35.000 personnes au château de Sigmundskron a réclamé la séparation d'avec la province du Trentino. L'année suivante des représentants du parti SVP introduisent à Rome une proposition de loi constitutionnelle pour le Südtirol et demandent le respect des termes du Traité de Paris de 1946. Il n'y a pas eu de suite.

L'Autriche ayant retrouvé son statut d'état indépendant en 1955, et poussée par sa propre région du Tirol, a commencé à se faire entendre sur les problèmes du Südtirol en demandant également le respect du Traité de Paris. L'Italie ayant rejeté ces demandes, il est décidé d'internationaliser la question.

L'Italie accepte d'héberger sur son sol un site de missiles nucléaires américains et, de plus, le place en Südtirol. De cette façon elle s'assure du soutien des Etats unis.

C'est grâce aux efforts autrichiens que la question est discutée aux Nations unies, qui demandent à ce que l'Italie et l'Autriche trouvent une solution de manière paisible. Malheureusement rien ne change.

Pendant les années 50 et 60 il y a eu de nombreux attentats, d'abord principalement les symboles du pouvoir italien, ensuite des dégâts importants à la propriété foncière, pertes de vies humaines et surtout des attaques visant les pylônes haute tension. Une "nuit de feu" a eu lieu en juin 1961 avec la destruction de 37 pylônes. La situation s'est empirée pour devenir un terrorisme bien réel, avec le soutien actif de certains autrichiens et allemands.

Une nouvelle demande aux Nations unies en 1961 a eu le même résultat que la précédente mais dans la foulée l'Italie crée la Commission des 19, établie pour proposer des solutions au gouvernement de Rome. Finalement, cette Commission présente en 1967 un "Package" qui semble acceptable. Le Package comprend un Calendrier d'opérations, ou Echéancier, pour la ratification progressive par Rome de ses 137 dispositions.

Une des dispositions du Package était l'acceptation du nom "Südtirol" longtemps interdit en faveur de "Alto Adige" introduit par Napoléon.

D'autre part, la région comprenant la province de Trentino et la province de Südtirol resterait telle quelle mais bon nombre de pouvoirs de la région serait transféré aux provinces. Parmi ces transferts de pouvoirs se trouvaient la construction de logements sociaux (cause première des troubles après la guerre), les travaux publics, l'adduction d'eau, les communications et transports, l'hydraulique, les services sociaux, les écoles, le tourisme...

Provision était faite également pour les Ladins et leur langue. La province de Südtirol aurait dorénavant trois langues et chaque élève recevrait un enseignement dans sa langue maternelle, avec enseignement de la deuxième langue officielle dès la primaire.

En 1972, la province autonome de Südtirol était en place. Le progrès était considérable et représentait même une avancée par rapport aux autres régions autonomes d'Italie.

Une étape importante est franchie en 1976 avec l'établissement du Proporz Dekret. Il prévoit l'attribution des postes de la fonction publique proportionnellement au nombre de locuteurs de chacune des trois langues officielles de Südtirol, la seule condition étant d'être bilingue italien-allemand.

Peu à peu, les provisions du Package sont votées par le gouvernement de Rome. On ne peut pas parler d'une franche collaboration puisque, très souvent, les dispositions votées à Bozen/Bolzano sont renvoyées par Rome pour rectification et le jeu de pingpong peut parfois se prolonger.

A la fin des années 80 on peut dire que les langues allemande et italienne ont un statut égal dans l'administration même s'il faut attendre un peu plus longtemps pour les tribunaux et les procédures légales.

Les revenus de la région sont en fonction des impôts levés. Serviettes

C'est finalement en 1992 que l'Italie et l'Autriche présentent aux Nations unies leur déclaration de fin de conflit, déclaration réclamée par les Nations unies en 1960.



L'héritage de cette période

Le souvenir du manque de solidarité parmi la population de Südtirol pendant et après l'épisode de "l'Option".

La ville principale de Südtirol, Bozen/Bolzano, se trouve avec une population de 75% d'italophones.

Depuis 30 ans, on constate un boum économique; il y a une coopération formelle sans chaleur mais sans tensions ni hostilités insurmontables entre les principales ethnies; le taux de crimes et délits est le plus bas d'Italie; le chômage n'existe pratiquement pas.

Depuis 1998, il n'y a de toute façon plus de barrières à la frontière du Brenner.

La province fait partie avec le Tirol autrichien et le Trentino de l'Euro région de Tirol / Südtirol / Trentino.

L'autonomie de Südtirol pourrait servir de modèle à d'autres régions à forte identité.



Quel avenir ?

Les germanophones de Südtirol restent tout de même une minorité au sein de l'Italie et ne doivent pas oublier cette réalité. Leur avenir dépendra de leur volonté de survivre. Paradoxalement, lorsque tout va bien, comme aujourd'hui avec les activités de tourisme, agriculture, industrie, la survie peut être plus problématique que lors des périodes difficiles.




Ce texte est un résumé du livre écrit par Rolf Steiniger et qui a paru en anglais, italien et allemand: South Tyrol: A Minority Conflict of the Twentieth Century.

Un autre livre, cette fois-ci un roman, qui vous permettra de bien comprendre les bouleversements du 20ème siècle en Südtirol est le livre de Francesca Melandri, Eva dort que je vous recommande vivement.

Lilli Gruber, la journaliste italienne, a également traité cette période de l'histoire du Südtirol dans son livre Eredità (en italien) à travers la vie de sa grand-mère. C'est un récit très émouvant.



Destination voyage: Südtirol